Proverbes gourmands en cantonais

12 mars 2014

Il y a quelques semaines, une illustration a fait le buzz et agité toute la blogosphère hongkongaise. Dans un contexte où la survie de la langue cantonaise est au cœur des préoccupations des habitants de Hong Kong, le dessinateur 阿塗 Aa Tou a eu l’excellente idée de s’inspirer du travail de l’artiste flamand Pieter Bruegel pour faire figurer 81 proverbes cantonais en une seule image publiée dans le magazine Passion Times.

Contrairement à ce que certains veulent faire croire, le cantonais n’est pas un dialecte mais une langue à part entière. Elle est l’une des deux langues officielles des régions administratives spéciales de Hong Kong et de Macao. Elle est parlée par plus de 70 millions de personnes à travers le monde soit plus que la population française. Partageant une partie des idéogrammes avec le mandarin, on estime cependant, qu’à l’oral, les deux langues sont plus éloignées que le français et n’importe quelle autre langue européenne. Remis en cause par un gouvernement chinois souhaitant unifier le pays avec une langue commune, le cantonais est clairement menacé dans le Guangdong et le phénomène gagne petit à petit le territoire de Hong Kong. Plusieurs évènements récents comme le refus d’attribution d’une licence à une chaîne de télévision en cantonais ont d’ailleurs fait les gros titres de la presse hongkongaise.

Tentant modestement mais ardemment d’apprendre cette magnifique langue, je ne suis pas indifférent à la question de sa préservation. Pour faire le lien avec le thème de ce blog, je vous propose, sur un ton plus léger, de passer en revue quelques proverbes gourmands de la langue cantonaise. La nourriture étant depuis des lustres l’un des principaux centres d’intérêts des cantonais, ce thème marque de manière significative toute la culture populaire de la région et les expressions, idiomes et autres proverbes se référant à la gastronomie vont bien au delà de ceux figurant sur cette image.

Proverbes Expressions Cantonais Hong Kong

Faire bouillir le téléphone dans le Congee 煲電話粥 (Bou1 Din6 Waa2 Zuk1)
On utilise cette expression pour dire que l’on parle longtemps au téléphone, allusion au fait que la cuisson du congee (Bouillie de riz) est très longue. Par exemple si votre femme s’éternise avec sa mère au téléphone, vous lui direz qu’elle a fait bouillir le téléphone avec le congee !

La Courge et le Tofu 冬瓜豆腐 (Dung1 Gwaa1 Dau2 Fu2)
Cette expression fait référence à un événement malheureux comme la mort ou à une catastrophe grave et soudaine. Ici la courge représente l’homme fort alors que le Tofu l’homme faible et fragile. La juxtaposition de ces deux légumes symbolisent le changement d’état et par extension la survenue d’un événement tragique.

Faire sauter les Calmars 炒魷魚 (Caau2 Jau4 Jyu4)
Difficile de deviner que cette expression très commune exprime le fait, pour un patron, de licencier un salarié. Dans l’ancien temps, un employé était généralement nourri et logé par son patron. Quand il était sèchement renvoyé, il devait faire son paquetage en quatrième vitesse et mettait toutes ses affaires dans sa couverture et roulait le tout. L’expression fait le parallèle avec les calmars qui s’enroulent sur eux-mêmes quand on les saute au wok !

Le Poulet mort soulève le couvercle de la Marmite 死雞撐飯蓋 (Sei2 Gai1 Caang1 Faan6 Goi3)
Cette expression et le dessin associé m’amusent beaucoup. Elle désigne simplement une personne qui s’obstine et refuse d’abandonner.

Manger le Riz dans des Tongs 食拖鞋飯 (Sik6 To1 Haai4 Faan6)
On caractérise ainsi un homme vivant au crochet de sa femme. Il faut encore faire un saut dans le temps pour comprendre cette expression. A l’époque les hommes travaillaient à l’extérieur et les femmes s’occupaient du foyer. Ces dernières portaient généralement des pantoufles (qui se rapprochent de ce qu’on appelle des tongs). Certains hommes n’assumaient pas leur rôle et quémandaient de l’argent ou à manger en suppliant leurs femmes à genoux.

Manger dans un bol et le retourner 食碗面反碗底 (Sik6 Wun2 Min6 Faan1 Wun2 Dai2)
On utilise cette formule lorsqu’une personne trahit un ami ou joue un mauvais tour à quelqu’un. Visiblement cette expression est associée à un culte qui veut que l’on retourne son bol de riz quand on commémore un mort qui aura été particulièrement ingrat pendant sa vie.

Poulet à l’Ananas 菠羅雞 (Bo1 Lo4 Gai1)
Parler d’un poulet à l’ananas, c’est faire référence à une personne qui profite allègrement des autres. J’ai lu plusieurs explications différentes sur cette expression. Si j’ai bien compris, un temple de la région du Guangdong portant un nom proche du mot Ananas aurait un poulet représenté par un collage de plumes comme emblème. Comme le mot collant 粘 signifie également vivre aux crochets et bien on arrive à la conclusion qu’un Poulet à l’Ananas est un profiteur ! Bon, je ne suis moi-même pas hyper convaincu de l’explication. Ça mériterait quelques recherches supplémentaires…

Vendre des gâteaux éponge au dessus et de la Gelée d’herbes en dessous 上面蒸鬆糕,下面賣涼粉 (Soeng5 Min6 Zing1 Sung1 Gou1, Haa5 Min6 Maai6  Loeng4 Fan2)
Rappelons d’abord que le gâteau éponge correspond au délicieux gâteau très moelleux cuit à la vapeur. On utilise cette expression pour parler de quelqu’un qui va s’habiller chaudement en haut et très légèrement en bas. Comme il ne fait pas souvent froid dans le sud-est de la Chine, les jours où les températures baissent, les gens ont l’habitude de sortir un gros manteau mais continuent de garder leurs bermudas ou leurs jupes. Du coup, ici, le gâteau éponge symbolise la chaleur et la gelée d’herbes le froid.

Il y a encore des dizaines d’autres proverbes représentés sur l’illustration de 阿塗 Aa Tou. Je vous invite à en découvrir plus sur l’excellent blog 廣府話小研究 Cantonese Resources. Si vous en connaissez d’autres, n’hésitez surtout pas à les partager. Nous en discuterons en commentaire. Enfin pour ceux qui souhaiteraient se lancer dans l’apprentissage du cantonais (Extrêmement utile si l’on veut bien manger à Hong Kong et dans le Guangdong), je vous recommande les sites suivants : Learn Cantonese et Cantonese Class 101.

5 Comments

  1. Daniel dit :

    Lorsque vous dites que « les deux langues sont plus éloignées que le français et n’importe quelle autre langue européenne. » c’est aussi une contre vérité ! Je connais suffisamment les deux langues pour en parler. Vous pouvez éventuellement dire que ces deux langues sont éloignées comme le Français et l’espagnol ou le Portugais. En cantonais, la grande majorité du vocabulaire y compris à l’oral reste du chinois comme dans le mandarin, avec une différence importante de prononciation. En cantonais, lorsqu’on lit à haute voix un poème de la dynastie chinoise Tang, les rimes et le rythme sont toujours présents comme dans le chinois médiéval.

    Je ne pense pas que vous puissiez dire que la distance est plus grande qu’entre une langue latine et une langue slave, germanique ou balte !

    • Daniel dit :

      Je rajoute que les linguistes rattachent le cantonais et le mandarin à la même famille de langues sinitiques. Comme l’allemand et le suédois à la même famille des langues germaniques.

    • adminParisHongKong dit :

      Bonjour Daniel,

      La formule n’est pas de moi, je l’avais repris des travaux Ronald Wardhaugh. Je la trouvais intéressante et marquante car elle permet de faire comprendre aux occidentaux la différence importante entre les 2 langues et tordre le coup à l’idée que le cantonais ne serait qu’un dialecte. Il y avait aussi chez lui sans doute une part de militantisme en faisant cette provocation. Je la reprends également pour la même raison. Lui insiste beaucoup sur les différences majeures dans la grammaire, la sonorité, le rythme, la profondeur du vocabulaire par champ lexical. D’ailleurs c’est amusant votre réaction, car le même Wardhaugh écrit aussi qu’une personne qui parle le mandarin et le cantonais soutiendra toujours que les deux langages sont semblables alors qu’un cantonais (qui ne parle pas mandarin) expliquera que le mandarin est pour lui inaccessible et inversement. J’ai plusieurs fois constaté cela dans mon entourage et vous me donnez là un nouvel exemple :). Après je suis d’accord avec vous, cela reste une formule. Je ne pense pas qu’il existe de méthode « scientifique » intégrant l’ensemble des dimensions d’une langue qui permettrait de mesurer son niveau de proximité ou d’éloignement avec une autre langue.

      Bien à vous.

  2. DANIEL dit :

    Bonjour,

    Je n’ai jamais dit que le cantonais était un dialecte. C’est bien une langue du point de vue des linguistes.

    Mais à la lecture de votre réponse, je comprends mieux vos propos, c’est vrai qu’il y aussi une dimension politique dans la façon de présenter une langue par rapport à une autre.

    Les Hongkongais ont aussi raison de défendre leur culture et leur langue.
    Mais pour être juste, n’oublions pas les autres langues chinoises (sinitiques) du Sud Est de la Chine (le Wu, le Hakka, le Xiang, le Gan, le min, etc…) dont les locuteurs sont confrontés à l’usage de la langue nationale qui est basé sur le parlé de Pékin.

    On peut même dire que grâce ou à cause de la colonisation britannique, Hong Kong a pu de manière indépendante préserver et faire rayonner une culture autour du cantonais (cinéma, canto-pop, télévisions, etc…) alors que les autres langues ou dialectes chinois du continent n’ont pas pu profiter d’un environnement aussi favorable. Il reste malgré tout en Chine continentale une culture régionale autour de ces langues notamment dans les opéras chinois régionaux.

    Et bien sûr je ne nie pas les différences de prononciation, d’ordre syntaxique, voire grammaticale, ces langues ne sont pas semblables sinon elles ne seraient que la même langue !

    Cependant, nous pouvons aussi bien faire la même analogie avec toutes les langues latines. Je ne comprends ni l’espagnol, ni le portugais, ni l’italien, ni le roumain, ni le romanche, ni le catalan, ni le galicien (le galicien est au passage mutuellement intelligible avec le portugais). Et je ne pense pas que j’apprendrais facilement ces langues pourtant issues du latin comme le français.

    Enfin, pour terminer, dans le cadre des études de reconstitution des états antérieurs de la langue chinoise (chinois archaïque, chinois médieval), l’étude du cantonais et du min sont très utiles.

    Cordialement.

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